Lettre à mon enfant

Ce fut un réel honneur pour moi de participer au collectif  Lettre à mon enfant (Éditions de Mortagne), une initiative de Sophie Rondeau. Cette touchante publication regroupe une centaine de lettres, écrites par des personnalités d’ici – certaines connues, d’autres pas. Parents et grands-parents ont couché sur papier leurs impressions, leurs inquiétudes, leurs conseils, leurs souvenirs, leur fierté et leur amour, sous forme de lettres adressées à leurs enfants ou petits-enfants. Ces derniers sont bébés, enfants, ados ou jeunes adultes – certains n’étaient même pas encore nés lors de la rédaction de la lettre!

Puisque tous les profits de la vente seront versés à la Fondation du Docteur Julien, je me permets de vous encourager à vous procurer ce beau recueil qui, j’aime autant vous le dire, ne se lit pas sans embuer l’oeil…

En voici un extrait: la lettre que j’adresse à ma belle grande fille, qui aura 11 ans dans quelques jours…

Chère Sarah-Lune,

Je t’ai souvent griffonné des petits mots d’amour, mais c’est la première vraie lettre que je t’écris. Tu as déjà reçu quelques lettres par la poste : de ta mamie et de ton arrière-grand-mère, et aussi de ton amie d’Abitibi. Mais la grande majorité des lettres que tu reçois te sont envoyées par courriel.

Lettre ou courriel, c’est un peu la même chose, tu me diras. Mais il y a pourtant des nuances importantes entre les deux. Avant l’avènement du courriel, on s’appliquait considérablement à écrire sa lettre, que l’on voulait juste assez longue pour faire durer le plaisir. Et l’on se languissait du jour où la lettre arriverait à destination, en espérant très fort une réponse. L’attente était bonne et la joie était à son comble lorsqu’on trouvait enfin l’enveloppe dans la boîte à lettres!

Aujourd’hui, les courriels nous permettent de communiquer instantanément, souvent de manière abrégée, et c’est drôlement efficace. Mais, par conséquent, écrire ne revêt plus la même signification. Même s’il se dit parfois de fort jolies choses via courriel, elle s’est un peu perdue, cette émotion qui vient avec le rituel de rédiger une lettre soigneusement, et d’attendre patiemment (et parfois impatiemment) la réponse.

Avant Internet, j’ai certainement écrit des centaines de lettres! J’ai toujours adoré écrire – ça, tu vois, ça n’a pas changé! Des missives de plusieurs pages, écrites à la main, que j’envoyais à mes cousines et à des amies rencontrées en vacances; des lettres remises à mes copines ou à mon amoureux dans la cour d’école…

En m’assoyant aujourd’hui devant mon ordinateur pour t’écrire, je réalise que tu ne liras pas ma lettre avant plusieurs semaines. Il ne s’agira pas pour moi de cliquer sur «envoyer», ni pour toi de voir apparaître mon message dans ta boîte de courriel 15 secondes plus tard. Et cette lettre qui t’est destinée, tu la liras sans doute avec surprise et émotions.

Si je t’écris aujourd’hui, c’est pour te faire plaisir, et parce que j’ai des tas de choses à te dire. Des choses que je te dis régulièrement au quotidien, entre deux bouchées de macaroni, ou en te bordant dans ton lit le soir. Mais tout cela est fragmenté par la vie qui roule à toute vitesse et qui nous bouscule un peu au passage. Et aujourd’hui, j’ai envie de rassembler ces bribes de conversation et d’en faire une lettre que tu pourras lire et relire, sur laquelle tu seras libre de méditer et de réfléchir si le cœur t’en dit.

*

Depuis quelques mois, tu as amorcé une étape importante de ton développement. Tu as toujours eu ce visage mature, ces yeux profonds et questionneurs. Mais te voilà qui changes plus que jamais, sous mes yeux. Bientôt, nos regards se feront face, à l’horizontale. Ça me touche d’y penser. Je suis moi aussi à la croisée des chemins puisqu’au cours des prochaines années, je devrai m’adapter à la jeune fille que tu deviendras. Même si tout cela relève encore de l’inconnu (et que l’inconnu, parfois, fait peur), je me dis qu’il est inutile de m’inquiéter. Parce que j’ai confiance en toi, en ton jugement, en ton intelligence. Tu feras des erreurs et des faux pas – qui n’en fait pas? Il t’arrivera de souffrir – qui n’a jamais pleuré? Mais tu sauras tirer le meilleur des situations difficiles, grâce à ton sens de l’humour et à ta grande ouverture. Et sache que, peu importe les chemins de traverse que tu emprunteras, je ne serai jamais loin derrière.

Ma chérie, t’ai-je déjà dit que tu m’inspires? Certaines de tes qualités m’impressionnent réellement, le sais-tu? Insatiable curieuse, vive et allumée, sensible, critique et lucide : tu me gorges de fierté! Ces traits forts de ta personnalité me poussent au questionnement, me motivent à me dépasser comme mère, comme femme. Je ne me fais pas d’illusion : rares sont les filles qui disent vouloir ressembler à leur mère… Les raisons sont nombreuses et compréhensibles, c’est un réflexe d’émancipation qui passe par la recherche d’identité. Pourtant, bien humblement, j’espère avoir une petite place parmi les modèles féminins qui sauront t’inspirer à ton tour…

Ce que je suis aujourd’hui, je te le dois, en grande partie. Oui, oui! Tu as modifié le cours de ma trajectoire la seconde où, submergée d’amour, j’ai fondu en larmes devant ta petite moue tremblotante, quelques minutes après ta naissance. Depuis, tu es au cœur de mon univers. Et en ce même épicentre, tu as su faire une belle place à celle qui t’a suivie, quelques années plus tard – et de cela je ne pourrai jamais te remercier assez. La venue au monde de ta petite sœur, envers qui tu n’as jamais entretenu de jalousie, n’a fait qu’enrichir ta généreuse personnalité. Blanche n’aurait pu trouver mieux que toi pour remplir cet important rôle de sœur aînée. L’amour que vous vous vouez me remplit d’une immense satisfaction.

Il m’arrive d’avoir peur pour toi. Peur de l’avenir. Le tien, mais surtout celui de cette planète que nous malmenons. Ton père et moi avons toujours joué franc jeu avec toi – tu l’as toujours réclamé. Tu es de ces enfants qui ne s’abreuvent pas de contes de fées mais de vérité crue, même lorsque ça fait mal. J’espère néanmoins que cette lucidité ne nuira pas à ta capacité de rêver. Qu’à la beauté et à la bonté, qu’à l’amour et à l’amitié, tu continueras de puiser joie et espoir. Que la musique continuera de te nourrir et de t’apaiser.

Je te sais capable de belles et grandes choses. Ta sensibilité humaine, ton regard visionnaire et ton sens de la justice, ton désir manifeste de faire ta part pour la planète et ton aisance à communiquer : ces aptitudes et ces valeurs qui te font vibrer te mèneront là où tu souhaites aller. Loin de moi l’idée de transférer le poids du monde sur tes épaules d’enfant ou de te montrer un seul chemin. Mais tant que cela te conviendra, je veux bien être l’un de tes guides.

Je suis d’ailleurs très fière de notre facilité à communiquer. Oh, ça ne se fait pas toujours dans l’harmonie, et c’est normal. C’est le propre de la discussion : la confrontation permet de voir les choses sous des angles différents. Tu apprends aussi à argumenter, à t’affirmer. Et puis, deux passionnées comme nous, ça ne peut faire autrement que produire des flammèches, parfois! Malgré cela, nous sommes capables de parler ouvertement de nos points de vue, même lorsqu’il y a désaccord, et cela fait de nous deux grandes complices. Continuons de cultiver cette précieuse connivence, tu veux bien?

Si je devais nommer l’un de mes moments préférés avec toi, tout de suite je penserais à nos voix qui s’unissent en chanson le matin, sur le chemin de l’école. Chanter illustre bien la beauté qui se trouve dans la simplicité du quotidien. Car tu sais, c’est là qu’il se trouve, le bonheur : dans les petites choses ordinaires. Il faut saisir ces petites étincelles de joie lorsqu’elles passent, les apprécier, les savourer. Il faut aussi les provoquer, car il est malheureusement trop facile, en vieillissant, de se laisser aveugler par la morosité ambiante. Il faut, au contraire, entretenir sa capacité d’émerveillement et ce, à tout âge! Et ça, je tiens vraiment à te le rappeler, même si je sais que tu sais…

En terminant, je ressens l’urgence de te dire: soit fière d’être née fille et aspire à ce qu’il y a de mieux pour les femmes et pour l’humanité. Ne laisse jamais personne te diminuer physiquement ou intellectuellement. Soit digne et humble, et apprends l’art de d’indulgence, tant envers les autres qu’envers toi-même. Continue de faire preuve de cette touchante compassion qui t’a toujours animée. Et même s’il est de mon devoir de t’inciter à travailler fort et à toujours donner le meilleur de toi-même, c’est aussi mon rôle de te dire de profiter pleinement des plaisirs qui passent. Oui, ma belle, croque dans la vie et partages-en la saveur avec tous ceux qui t’entourent!

Tes qualités sont nombreuses. Ton potentiel est infini. Suis ton instinct, fais-toi confiance. Et n’oublie jamais la chose la plus importante qui soit : aime et laisse-toi aimer.

Avec fierté, tendresse et amour,

Ta mère, Marie-Pierre

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2 commentaires pour Lettre à mon enfant

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