Ma fille aux yeux grands comme le monde

Ma fille de 9 ans a les qualités de ses défauts (et inversement).

Insatiable et exigeante. Vive et impatiente. Conscientisée et allumée. Dramatique et passionnée. Critique et lucide. Sensible, torturée… Bref, elle est extraordinaire!

Un aspect de sa personnalité qui me fascine et m’effraie à la fois, c’est cette propension quasi masochiste à vouloir savoir tout ce qui va mal sur cette planète. Depuis qu’elle est haute comme trois pommes, elle a toujours voulu qu’on réponde honnêtement et directement à ses questions. La magie, les raccourcis, les légendes: très peu pour elle. C’est la vérité qui l’intéresse, la vérité toute crue. Et la vérité, on le sait, fait mal.

Inutile de jouer à l’autruche avec elle. Impossible de balayer ses inquiétudes sous le tapis avec une entourloupette sucrée en guise d’explication. Avec sa soeur, on peut se permettre un peu de fantaisies, elle est d’une autre nature, alors on la protège un peu plus, tout en l’éduquant à son rythme. Mais ma grande ne s’abreuve qu’aux faits, les vrais. Alors, son père et moi jouons franc jeu avec elle, depuis qu’elle est en âge de tenir une discussion.

De plus, elle lit tout ce qui se rapporte à la géographie et à l’histoire, des passions que je partage avec elle; elle me rend d’ailleurs si fière! À 7 ans et demi, elle avait lu tous les Tintin. À 8 ans, elle pouvait raconter les grandes lignes de la Révolution Française, incluant bien sûr les décapitations royales. Les épidémies de choléra lors de la colonisation de la Nouvelle-France: un autre triste épisode de l’histoire qu’elle a déjà intégré. Hier, elle me parlait des chasses aux sorcières de l’ère médiévale. Elle raconte tout cela avec émotion et sensibilité. Ça la touche, ça la bouleverse, ça l’empêche parfois de dormir, même. Pourtant elle souhaite continuer à apprendre ce qui s’est passé pour comprendre la nature humaine et le monde dans lequel elle vit. Elle a même lu Paul à Québec: en cachette la première fois; avec mon consentement résigné la seconde fois…

Alors vous imaginez que pour elle, la réalité prend souvent une portée tragique. Je m’aperçois qu’en vieillissant, elle ne manifeste pas nécessairement le désir de marcher seule sur le trottoir («peur des kidnappeurs et des chauffards ivres»). Comme tous les enfants, elle comprend que la planète vit un mauvais quart d’heure et qu’il est important d’agir pour tenter de renverser la vapeur, mais de plus en plus elle affiche une attitude défaitiste («personne n’écoute, personne ne fait rien, on continue comme si de rien n’était, trop peu de gens font de réels efforts»). Ce lucide discours écolo-triste m’a déjà inspiré un billet, d’ailleurs. Elle me pose mille questions sur le cancer, sur l’Alzheimer, sur la vieillesse, et sur la mort. Elle lit le journal par-dessus mon épaule. Et exprime souvent la chance qu’elle a, alors que tant d’enfants souffrent de pauvreté, de malnutrition, de négligence, d’abandon, de cruauté…

Et ainsi de suite, jour après jour. Évidemment je l’encadre, la rassure, admet avec elle les travers du monde tout en lui faisant voir le côté positif des choses (même s’il me faut parfois regorger d’astuces pour en trouver…). Et bien sûr, nous avons aussi notre lot de discussions légères, anodines ou carrément superficielles – il en faut!

Ces derniers temps, elle me harcèle pour que je lui explique des rudiments d’économie. Eh non, ce n’est pas une blague! Les impôts, les prêts hypothécaires, les taux intérêts? Combien on gagne par année son père et moi? Combien on a dans notre compte de banque? Combien je paye l’homme à tout faire qui nous aide sur le chantier de rénovations? Et moi de repousser cette discussion, de peur de l’induire en erreur (l’économie et moi, ça fait deux)! À part pour lui remâcher, à moitié convaincue devant son regard septique, que «l’argent ne fait pas le bonheur», je ne vois pas par où je pourrais commencer… Et puis je me questionne: a-t-elle vraiment besoin de savoir, déjà, à 9 ans, qu’on ne voit jamais la couleur de 50% de l’argent qu’on se tue à gagner? Que les banques sont des rapaces? Qu’un tiers du globe possède toutes les richesses tandis que la majorité crève de faim? Que l’économie peut s’effondrer comme un château de carte et que nous n’y pouvons rien? Sans doute… On a réglé la question: c’est papa qui fera ton éducation financière la semaine prochaine – il s’y connait mieux que moi… (entendez-vous mes soupirs?)

Parfois je me dis: ne peut-elle pas conserver une toute petite part d’innocence et de naïveté? Arrive-t-elle à puiser un peu de fantaisie et d’espoir dans les excellentes briques de science-fiction qu’elle dévore les unes après les autres (Narnia, Harry Potter et autres Amos D’Aragon)? Partagée entre le désir de la protéger et de tout lui dire, il m’arrive de m’inquiéter de la gravité qui émane parfois de sa curiosité…

Mais il est vrai qu’elle a aussi, providentiellement et heureusement, un excellent sens de l’humour et de la dérision. Un rire franc et un sourire lumineux. Un sens du leadership hors du commun. Beaucoup d’amies. La passion du théâtre. Et l’amour de la musique, celle qu’elle apprend et celle qu’elle compose, celle qu’elle écoute, celle qu’elle chante et danse, et celle qui la berce lorsqu’elle s’endort…

Bonne nuit ma grande…

Profites-en pour rêver, un peu…

Allez, fais de beaux rêves mon amour, tu as tout ton temps…

Rêve…

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13 commentaires pour Ma fille aux yeux grands comme le monde

  1. Isabelle Marjorie Tremblay dit :

    Je suis très touchée par ton texte… Quelle curiosité ! Quelle intelligence ! Je vais me coucher en penser à elle…. et j’espère qu’elle utilisera sa grande sensibilité pour rendre notre monde plus beau.

  2. C’est un très bel hommage que tu lui rends là. Imprime ce texte, place-le dans une enveloppe cachetée que tu lui remettras quand elle sera grande… enfin plus grande. Et place aussi ce texte dans ton tiroir de table de chevet quand elle t’en fera voir de toutes les couleurs! Tu pourras le relire et te rappeler toute sa grandeur… même petite.

    Vos différences sont vos compléments. Vous vous permettez mutuellement d’être une plus grande personne.

    À tous ceux qui hésitent d’avoir des enfants, je leur ferai lire ton billet…

    xxx

  3. David dit :

    C’est un superbe billet. S’il y a quelque chose de positif à aller chercher dans toutes ces discussions, c’est bien qu’elle sera préparée pour l’avenir la petite! Je lui prédits d’ailleurs de grandes choses! Sans prêcher pour ma paroisse, je te dirais que de continuer de l’amener au théâtre pourrait peut-être aider. La beauté des rêves et la réalité des plus terre à terre… Allez voir Münchhausen à Denise-Pelletier, je pense que vous allez beaucoup aimer. 🙂

    • Merci David. Elle me rend si fière, ma grande curieuse, même si parfois son air grave m’inquiète, surtout lorsqu’elle a du mal à trouver le sommeil parce qu’elle pense aux injustices du monde. Mon billet exprime cette ambivalence que je ressens, en tant que mère. Ce désir de la protéger, et celui de lui montrer toute la vérité. C’est une dualité avec laquelle je compose, et bien souvent, c’est elle qui me guide… Je lui souhaite de rester équilibrée. Et comme tu le dis si bien, elle semble prédisposée à faire de grandes choses.
      🙂

  4. Moukmouk dit :

    Certainement une grande fille ouverte et intelligente. Et tant mieux, nous avons essayé et échoué à faire survivre ce monde, si des idées radicalement neuves ne viennent pas transformer les choses, la fin est certaine et prochaine.
    Je sais bien que ces épaules sont encore fragiles, mais c,est sur ces enfants-là que résident notre seule espoir. Ils savent et comprennent plus à neuf ans, que moi à 20 ans. Tant mieux, ces enfants sauront peut-être trouver les solutions que nous n’avons pas.
    Au fait ce n,est pas 50% qui possèdent les richesses… c’est moins de 3% qui possèdent plus de 90% de toutes les richesses et bloquent les solutions de changements.

  5. Fannie dit :

    C’est si touchant et troublant à la fois. Quelle belle enfant, qui doit souffrir.
    Je me rappelle toutes ces émotions d’injustices et d’incompréhensions de ce monde. Qui m’ont quand même fait replier sur moi-même et développer une certaine aigreur.

    Par contre, elle a une famille positive, elle est bien entourée! ❤ Je lui souhaite de trouver l'amour au travers cette douleur 😉

  6. GeSirois dit :

    Est-ce que votre fille à déjà été évaluée pour surdouance? J’ai un garçon qui l’est. Ce que vous décrivez est vraiment typique de ces enfants. Ils sont vraiment bien étonnants ces enfants!

    • Non, je ne l’ai pas fait. Mais elle va dans une école spécialisée en musique, ce qui rend son éducation très stimulante: elle maîtrise plusieurs instruments déjà.
      PS: Ce texte a été écrit en 2011, elle a aujourd’hui 10 ans et demi et suit la progression de la grève étudiante avec beaucoup d’intérêt. 😉

  7. Julie dit :

    C’est un texte magnifique. J’ai connu une personne, très proche de moi, qui était fait de la « même veine ». Vous avez une fille très lucide, brillante et hypersensible. Ce que je peux vous dire, c’est de surveiller ses états d’âme, surtout à l’entrée de l’adolescence. C’est une fille de l’absolu, alors oui, montrez-lui l’équilibre. C’est hyper important.

  8. daphner dit :

    je vx etre parmis vs que penses vous???

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