Tragédies romaines: prendre le temps de se faire raconter l’Histoire

J’aime le théâtre: de répertoire, de création, classique, contemporain et encore plus lorsqu’il s’agit de théâtre expérimental.

Et il y a de ces manifestations théâtrales qui relèvent de l’événement. Ces représentations qui élèvent l’expérience du spectateur vers un degré supérieur. Qui raffinent son rôle d’observateur, de témoin, de juge. Le genre de spectacle, rare, dont on sait que l’on dira, avec le recul: «J’y étais.»

À mon sens, Tragédies romaines, présenté dans le cadre du Festival Transamérique, s’inscrit dans cette catégorie d’exception. Créé par le Toneelgroep d’Amsterdam, le spectacle présente les textes de Shakespeare qui lui avaient permis d’explorer d’importantes réflexions sur «l’homme occidental en tant qu’animal politique». Dans cette adaptation et mise en scène du néerlandais Ivo Van Hove, on assiste à l’évolution de l’Histoire depuis «les débuts très pénibles de l’instauration de la démocratie dans Coriolan, à l’invention d’une sorte de bipartisme dans Jules César, pour en arriver à un monde globalisé dans Antoine et Cléopâtre.» (réf.: FTA)

Ainsi, l’arène politique est ici représentée par un univers scénique évoquant un centre de congrès contemporain, morne et conventionnel, chargé d’écrans de télévision, incluant une salle de nouvelle, un bar, des salles de réunion et des caméramans à qui rien n’échappe. Ce qui est particulier, c’est que les spectateurs sont ici libres de circuler parmi les décors et les acteurs, et de scruter de près ces habiles et vils politiciens en plein conciliabule, en direct au bulletin d’information continu, en conférence de presse, et même jusque dans leurs vies privées.

Marcus Brutus en conférence presse, justifiant devant le peuple le raisonnement ayant mené au complot et à l'assassinat de Jules César: «Auriez-vous préféré César vivant et tous mourir esclaves (...)?»

Si l’on sait que l’Histoire se répète inlassablement et que depuis la nuit des temps l’échiquier du pouvoir est un lieu de conflits, de stratégies, d’alliances et de hautes trahisons, il reste que l’oeuvre de Shakespeare mise en scène par Van Hove met brillamment cet état de fait en lumière.

Nul besoin de résumer ici le synopsis: l’Histoire classique et les destins extraordinairement tragiques de Coriolan, Jules César, Octave, Marc-Antoine et Cléopâtre, nous les connaissons pour les avoir entendues, lues, étudiées, puis vues au théâtre, au cinéma et plus récemment sur HBO. Mais je me permettrai de paraphraser une ligne du spectacle qui résume bien le propos: «Combien de milliers de fois le meurtre de César sera-t-il rejoué sur les scènes du monde entier, dans des pays et des langues qui n’existent pas encore?»

Evidemment, ce qui rend ce spectacle unique et captivant, c’est d’une part sa longue durée (5:30h sans entracte) et, d’autre part, la mise en scène qui va à l’encontre des conventions en donnant au public un libre accès à l’espace scénique. À chaque changement de décor (toutes les 45 minutes environ), les spectateurs sont invités à changer de point de vue, à se ravitailler au bar (sur scène, carrément!) et à jeter un oeil aux coulisses à aires ouvertes (où les comédiens sont occupés à retoucher leur maquillage). Nous frayons ainsi en temps réel avec les artisans de ce spectacle ambitieux, laissant libre cours à notre curiosité, tout en fraternisant avec les autres spectateurs à proximité.

Sur scène, près de la machine à café et de la salle des nouvelles.

Côté cours, les acteurs aux tables de maquillage.

Comme lorsque j’ai assisté à la représentation de Lipsynch, de Robert Lepage (d’une durée de 9 heures), on me demande spontanément: «Mais comment tu fais pour te taper un spectacle si long? Moi, j’en serais incapable!» Voici ma réponse à cette question. Ce qui me séduit dans un tel spectacle, c’est justement le fait qu’il nécessite un investissement hors du commun de la part de l’audience. Le fait qu’il exige une attention démesurée, un immense effort physique et intellectuel, un engagement émotionnel et sensuel total. Et c’est précisément ce qui rend l’expérience transcendante: faire collectivement partie d’une audience entièrement dévouée, pendant des heures, à la cause de l’art dramatique. Des spectateurs enthousiastes avides d’embarquer sans compromis dans un voyage au cours duquel de redoutables acteurs prendront tout le temps qu’il faut pour raconter une histoire, sans se presser ni prendre de raccourcis. On se livre à eux comme ils se livrent à nous.

Bien sûr, c’est long. Oui, la dernière heure peut devenir pénible, notamment parce que – faut-il le rappeler – à moins de comprendre couramment le néerlandais, il fallait suivre les extraordinaires dialogues shakespeariens par le biais de sous-titres. Mais hormis ce détail, on plonge dans ces percutantes Tragédies romaines et on s’en imprègne avec un réel plaisir qui se savoure et se digère lentement.

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4 commentaires pour Tragédies romaines: prendre le temps de se faire raconter l’Histoire

  1. Super post Marie-Pierre!

    J’ai aussi beaucoup aimé, mais je n’ai pas eu le courage d’aller sur scène..

    Katerine

  2. Excellent billet Marie-Pierre! très concis et personnel tout à la fois.

    On est sensiblement sur la même longueur d’onde, tu avais lu ma critique? http://www.montheatre.qc.ca/dossiers/fta/fta2010/fta2010.html#tragedies

    🙂

  3. Caroline Hurd dit :

    Si bien dit qu’on peu très bien imaginer l’expérience sans y être allé.

    Caro

  4. Diane dit :

    Excellent commentaire!

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