Dédé: À travers les brumes

Mettons les choses au clair: je ne suis pas objective.  Je suis une fan de la première heure, je l’ai été jusqu’à la fin, et au-delà.  Que ce soit en région ou à Montréal, sur des grandes ou des petites scènes, en shows bénéfices, dans le cadre de tournées, ou dans divers festivals, je ne compte plus le nombre de fois que j’ai vu les Colocs en spectacle.  J’étais au Spectrum en 1995. Quelques mois plus tard, j’étais aussi au Medley le soir du Référendum.  J’étais de ceux qui ont impatiemment attendu la sortie de leur troisième album, Dehors Novembre, et je me suis précipitée chez le disquaire la journée même de sa sortie.
Des Colocs, j’aimais le groove, l’énergie, l’authenticité, l’engagement, l’audace.  Dédé, c’était tout ça.  J’admirais l’artiste.  Dès la première écoute de Dehors Novembre, l’évolution dans le ton, plus sombre, plus grave, m’avait profondément remuée.  Je me souviens avoir ressenti l’urgence de faire découvrir cet album à des amis qui n’avaient, jusque-là, pas accroché au style du groupe.  Je disais: «Écoute attentivement les textes, ressens l’émotion, ne fais rien d’autre, absorbe et entends ce que Dédé a à dire, parce que c’est important.»  Chaque fois, après une écoute attentive, on me répondait quelque chose comme: «Wow, quelle profondeur, quelle lucidité, quelle poésie, quelle rage…»  L’insoumission, la résistance, l’indignation, la douleur, autant de thèmes qui ne pouvaient laisser personne indifférent.
Lorsque j’ai appris son suicide, comme tout le monde, j’ai pensé: ce désespoir, ça fait deux ans qu’il le crie dans ses chansons, sans que personne comprenne que c’était à ce point sans fond…  J’ai considéré sa disparition comme une immense privation pour le bouillonnement musical québécois de l’époque.  Et même en dehors de la musique, Dédé s’est souvent servi de sa tribune privilégiée pour défendre ses idées politiques et dénoncer l’injustice sociale, incarnant un exemple de militantisme pour toute une génération.  En ce sens, sa mort prématurée demeure une perte inestimable pour le Québec.
Le film rend justice (autant que faire ce peut, en deux heures et quart), à cet authentique personnage que fut Dédé Fortin, même si on aurait pu mettre davantage d’emphase sur l’aspect militant de l’artiste.
Du reste, Dédé: À travers les brumes est une réussite cinématographique.  Je l’ai dit d’entrée de jeu: je ne suis pas objective quand il est question des Colocs.  Si le film avait été mal réalisé, si le casting avait été mauvais, si le scénario avait été irréaliste et, surtout, si Sébastien Ricard n’avait pas su interpréter les chansons avec toute l’émotion qui habitait Dédé, j’aurais été vite sur la gachette et impitoyable dans ma critique.
Il ne s’agit pourtant pas d’un film parfait; des failles, il y en a (Mononcle Serge, lorsqu’il n’est pas sur scène, est interprété de manière beaucoup trop caricaturale; la création des chansons semble parfois se faire en un claquement de doigts; la lettre laissée par Nicole tandis qu’on entend la chanson «Juste une p’tite nuite» laisse les spectateurs confus; certains dialogues sont faux dans l’intention et dans le ton, comme celle de Sophie et Dédé dans la voiture, ou celle de Dédé et Nicole dans la ruelle; etc.).
Pas parfait, donc.  Mais excellent, néanmoins.

Le rythme du montage ne laisse aucune impression de longueur.  La direction artistique et la reconstitution visuelle et atmosphérique des années 90 est absolument renversante.  Les scènes de concerts sont confondantes de réalisme.  La photographie est, par moment, époustouflante.  Les marqueurs de temps sont bien imagés: la grisaille et la lourdeur ambiante des scènes à la campagne contraste efficacement avec la période d’enthousiasme, d’effervescence festive et colorée qui précède la mort de Pat et la défaite référendaire.  La montée dramatique, graduelle, puis de plus en plus vertigineuse à mesure que Dédé sombre dans la dépression, hanté par le souvenir de Pat, accablé par la solitude, la pression et le sentiment d’échec sur le plan amoureux, est habilement rendue, sans cliché ni références tape-à-l’oeil.

Autre aspect fort intéressant du film: l’insertion d’animation et de clips musicaux «à la Dédé». Voilà qui était risqué et qui aurait pu tomber dans la caricature si le résultat n’avait pas été si bien réussi.  Les scènes d’animation qui accompagnent la chanson «Belzébuth», quant à elles, constituent un véritable chef-d’oeuvre.
Par ailleurs, le répertoire des Colocs est exploité de toutes les façons, sans redondance, et la réalisation sonore accorde une très grande place aux textes de Dédé, qu’on redécouvre avec une émotion renouvelée.  Ce fut mon cas avec certaines pièces à haute teneur émotive, dont «Le Répondeur».  Lorsqu’il chante, Sébastien Ricard est Dédé.
Je n’ai pas encore couvert tous les points que j’ai à ma liste pour cette chronique, et je pourrais donc continuer encore longtemps!  Mais j’abrégerai, plutôt.  En disant simplement qu’il se dégage de la finale (l’interprétation légendaire de «Belzébuth» au Festival d’Été de Québec, ponctuée du dessin animé et de l’anticipation psychotique du suicide) une charge émotive qui hante pendant plusieurs heures suivant la sortie du cinéma.
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2 commentaires pour Dédé: À travers les brumes

  1. Ce film m’a fait replonger dans 10 années importantes de ma vie. Je n’étais pas consciente à l’époque que ce groupe avait une si grande portée, aurait une si grande portée encore aujourd’hui. Ce ne sont pas juste des souvenirs, ça fait partie de moi. Et de le constater aujourd’hui avec ma maturité de 10 ans plus tard, je m’en réjouis. Oui sa mort est une grande perte, mais je pense que ça rend encore plus intense toute son oeuvre. Et tu sais ce que je me suis dit à l’annonce de sa mort? J’ai flatté ma grosse bedaine et j’ai dit à mon bébé : je vais m’assurer que tu sois enveloppé de bonheur le plus longtemps possible…

  2. Oldspace dit :

    Moi aussi je suis touchée par le film, par la vie de Dédé, par tout ce qui touche la maladie mentale. J’avais beaucoup aimé Alice Robi… J’espère qu’enfin un jour les artistes n’auront plus honte de vivre leur vie s’il sont atteint de maladie mentale. Dédé nous a transmis des tas de messages inspirant sur l’acceptation, sur la réinsertion, sur l’appartenance. Pourtant il devait se cacher et nier son mal-être de peur de ne pas être accepté dans notre société. Le film est artistiquement très bien conçu, Sébastien Ricard a joué le rôle avec brio! Un film à conserver dans sa bibliothèque personnelle. Mais allez dabord le voir sur grand écran!

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